Edith Stein

La prière de l’Eglise

Nous savons d'après les récits évangéliques que le Christ a prié comme priait un juif croyant et fidèle à la Loi. Comme il le faisait avec ses parents au temps de son enfance, il est plus tard monté à Jérusalem avec ses disciples aux temps prescrits pour participer à la célébration des grandes fêtes au Temple. Avec une sainte ferveur, il a certainement chanté avec les siens les cantiques d'allégresse où débordait la joie anticipée des pèlerins: «Quelle joie quand on m'a dit: Nous irons à la maison du Seigneur ! » (Ps 121, 1) Il a prononcé les antiques prières de bénédiction, comme elles le sont encore de nos jours sur le pain, le vin et les fruits de la terre; nous en avons le témoignage par le récit du soir où, pour la dernière fois, il réunit ses disciples en vue d'accomplir l'un des devoirs religieux les plus sacrés: le solennel repas de la Pâque, où l'on fait mémoire de la délivrance de l'esclavage d'Egypte. Et c'est précisément cette dernière réunion qui nous fait peut-être pénétrer le plus profondément dans la prière du Christ et nous donne la clé pour comprendre la prière de l'Eglise.  «Pendant le repas, Jésus prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le donna à ses disciples, en disant: "Prenez, mangez: ceci est mon corps." Puis, prenant une coupe et rendant grâce, il la leur donna, en disant: "Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, répandu pour la multitude en rémission des péchés".»

La bénédiction, le partage du pain et du vin appartenaient au rite du repas pascal. Mais tous deux reçoivent ici un sens entièrement nouveau. Avec eux commence la vie de l'Eglise. Certes, ce n'est qu'à la Pentecôte qu'elle apparaîtra publiquement en tant que communauté visible et comblée de l'Esprit. Mais ici, en ce repas pascal, s'accomplit la greffe des sarments sur la vigne, greffe qui rend possible l'effusion de l'Esprit. Les antiques formules de bénédiction sont devenues dans la bouche du Christ parole créatrice de vie. Les fruits de la terre sont devenus sa chair et son sang, remplis de sa vie. La création visible, au sein de laquelle il a déjà pénétré par l'Incarnation, lui est maintenant unie d'une manière nouvelle, mystérieuse. Les substances qui servent à la croissance du corps humain sont radicalement transformées et, en les consommant dans la foi, les hommes aussi sont transformés: rendus participants de la vie du Christ et remplis de sa vie divine. La puissance du Verbe, créatrice de vie, est liée au sacrifice. Le Verbe s'est fait chair pour livrer la vie qu'il a assumée; pour offrir au Créateur en sacrifice de louange sa propre personne et la création rachetée par l'offrande qu'il fait de lui-même. Par le dernier repas du Seigneur, le repas pascal, l'ancienne Alliance est amené à s'accomplir en celui de la nouvelle Alliance : dans le sacrifice de la croix sur le Golgotha, en chacun des repas célébrés dans la joie entre Pâques et l'Ascension  au cours desquels les disciples ont reconnu le Seigneur à la fraction du pain, et dans le  sacrifice de chaque messe avec la sainte communion.

Vie intérieure

Dans le secret et le silence s'accomplit l'oeuvre de la Rédemption. Dans le silencieux dialogue du coeur avec Dieu, les pierres vivantes sont préparées pour édifier le Royaume de Dieu, les instruments choisis sont forgés pour servir à la construction. Le fleuve mystique, qui perdure à travers tous les siècles, n'est pas un bras isolé et secondaire, qui se serait séparé de la vie de prière de l'Eglise, il est sa vie la plus intime. Lorsqu'il lui arrive de faire éclater les formes traditionnelles, c'est parce que l'Esprit vit en lui, cet Esprit qui souffle où il veut: lui qui a suscité toutes les formes traditionnelles et doit toujours en susciter de nouvelles. Sans lui, il n'y aurait ni liturgie ni Eglise. L'âme du psalmiste royal n'était-elle pas une harpe dont les cordes vibraient et chantaient au moindre souffle de l'Esprit Saint? L'hymne de joie du Magnificat a jailli du coeur débordant de la Vierge comblée de la grâce divine. Les lèvres du vieux prêtre devenu muet s'ouvrirent pour entonner le chant prophétique du Benedictus lorsque la parole obscure de l'ange devint réalité visible. Ce qui est monté un jour d'un coeur comblé par l'Esprit et a trouvé son expression en paroles et en musique se transmet et demeure sur les lèvres. C'est bien l'officium divinum, de veiller à ce qu'il continue de résonner de génération en génération. C'est ainsi que le fleuve mystique forme ce chant polyphonique qui va s'amplifiant sans cesse, louange au Dieu Trinité, à Celui qui crée, qui sauve, qui mène tout à l'achèvement. Il n'est donc pas question de concevoir la prière intérieure, libre de toutes formes traditionnelles, comme la piété «subjective», et de l'opposer à la liturgie qui serait la prière «objective» de l'Eglise. Toute prière véritable est prière de l'Eglise: à travers toute prière véritable, il se passe quelque chose dans l'Eglise et c'est l'Eglise elle-même qui la prie car c'est l'Esprit Saint vivant en elle qui, en chaque âme unique, «intervient pour nous par des cris inexprimables». Et voilà justement la prière «véritable»: car «sans le Saint-Esprit, personne n'est capable de dire: "Jésus est le Seigneur"». Que serait la prière de l'Eglise si elle n'était pas l'offrande de ceux qui, brûlant d'un grand amour, se donnent au Dieu qui est Amour?

Le don de soi à Dieu, par amour et sans limite, et le don divin en retour, l'union pleine et constante, est la plus haute élévation du coeur qui nous soit accessible, le plus haut degré de la prière. Les âmes qui l'ont atteint sont en vérité le cœur de l'Eglise : en elles vit l'amour de Jésus grand-prêtre. Cachées en Dieu avec le Christ, elles ne peuvent que rayonner dans d'autres coeurs l'amour divin dont elles sont remplies et concourir ainsi à l'accomplissement de l'unité parfaite de tous en Dieu, ce qui était et demeure le grand désir de Jésus.

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