St Jean de la Croix
Le Mystere de l'Incarnation
dans les poésies de Saint Jean de la Croix
Le Cantique spirituel, strophe 4 :
O forêts, épais bosquets
Plantés par la main de l'Aimé,
O prairie verdoyante
Toute émaillée de fleurs,
Dites-moi s'il vous a traversés.
L'âme commence ici à s'élever de la considération des créatures à la connaissance de son Bien-Aimé Créateur. Après l'exercice de la connaissance de soi, la considération des créatures est en effet le premier pas à faire dans le chemin spirituel, pour arriver à la connaissance de Dieu. De fait elles nous donnent une certaine idée de sa grandeur et de son excellence, selon cette parole de l'apôtre : notre âme connaît ce qu'il y a en Dieu d'invisible par les choses créées, visibles et invisibles (Commentaire du Saint)
Cantique spirituel, strophe 5.
Répandant mille grâces
Il est passé à la hâte par ces bois
En les regardant
D'un reflet de sa face
Il les laissa tout revêtus de beauté.
Il faut savoir que Dieu a regardé toutes choses par la figure de son Fils et que par là, il leur a donné l'être, la beauté et les dons naturels qui les rendent achevées et parfaites, ainsi qu'il est dit dans la Genèse : "Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites et elles étaient très bonnes" (Gen.1,31) Voir qu'elles étaient très bonnes, c'était les faire très bonnes dans le Verbe son Fils. Et non seulement, en les regardant ainsi, Dieu leur donna l'être et les grâces naturelles, mais cette seule figure de son Fils les a revêtues de beauté, c'est à dire leur a communiqué l'être surnaturel lors de l'Incarnation de Son Fils. (commentaire du saint)
St Jean de la Croix a chanté la beauté de la nature : il a su nous faire entendre le murmure de la source, contempler la nuit tranquille, les bois, les montagnes, les prairies émaillées de fleurs, saisir la vie mystérieuse qui palpite en toute la création. Il a lui même mené ses frères devant un beau paysage pour y faire oraison. Mais parce qu'il a fait l'expérience ineffable de la beauté infinie de Dieu, il peut dire que toute la beauté des créatures comparée à l'infinie beauté de Dieu est souveraine laideur. (Montée du Carmel,1,4,4) et nous invite à remonter jusqu'à la souveraine beauté du Bien-Aimé comme l'épouse du Cantique spirituel.
Mon Bien Aimé est pour moi les montagnes,
Les vallées solitaires et boisées,
Les îles étrangères,
Les fleuves sonores,
Le murmure des brises d'amour
La nuit paisible
Lorsque se lève l'aurore
La musique silencieuse,
La solitude sonore
Le repas qui recrée et énamoure
* * * * *
Le mystère de l'Incarnation dans les romances
Romance 1
Sur le prologue de Jean
Au commencement demeurait
Le Verbe et en Dieu vivait,
En qui son bonheur
Infini il possédait.
Ce même Verbe était Dieu
Il se disait le commencement
Il demeurait au commencement
Et n'avait pas de commencement.
Il était le commencement même
Et pour cela n'en avait point.
Le Verbe s'appelait Fils
Qui naissait du commencement.
Il l'a toujours conçu
Et toujours le concevait,
Toujours il lui donnait sa substance
Et toujours il l'avait.
Et ainsi la gloire du Fils
Est celle qu'il y avait dans le Père,
Et toute la gloire du Père
Il la possédait dans le Fils.
Comme l'aimé en son amant
L'un dans l'autre demeurait
Et cet amour qui les unit
En lui même s'unissait
Avec l'un et avec l'autre
En égalité et valeur.
Trois Personnes et un seul aimé,
Entre tous trois il y avait,
Et un seul amour en elles toutes
Et un seul amant les faisait
Et l'amant est l'aimé
En qui chacun vivait ;
Car l'être que les trois possèdent,
Chacun le possédait,
Et chacun d'eux aimait
Celle qui possédait cet être.
Cet être est chaque personne,
Et lui seul les unissait
En un ineffable lien
Que dire on ne saurait.
C'est pourquoi était infini
L'amour qui les unissait
Car les trois ont un seul amour
Que l'on disait leur essence ;
Car l'amour, tant plus il est un
D'autant plus amour il se fait.
Cette romance s'intitule avec les termes mêmes du prologue de saint Jean : "Au commencement était le Verbe" et elle nous entraîne au cur de la Trinité éternelle. Elle ouvre une série de neuf poèmes qui nous font successivement franchir le temps séparant "le commencement sans commencement" du Verbe et celui de sa venue dans la chair et le temps des hommes.
Pour exprimer l'inexprimable, Saint Jean de la Croix n'hésite pas à multiplier les contradictions apparentes :
Il l'a toujours conçu et toujours le concevait,
Toujours il lui donnait sa substance et toujours il l'avait.
Trois Personnes et un seul aimé,
Entre tous trois il y avait,
Et un seul amour en elles toutes
Et un seul amant les faisait
Et l'amant est l'aimé
En qui chacun vivait ;
Le Saint Esprit n'est pas nommé mais Il est omniprésent au cur du poème sous les mots amour, aimé, amant. Ainsi, saint Jean de la Croix rejoint encore l'évangéliste saint Jean : Dieu est Amour
Romance 2
De la Communication des Trois Personnes.
En cet immense amour
Qui des deux procédait
Paroles de grande saveur
Le Père au Fils disait,
En si profond délice
Que personne ne les comprenait ;
Seul en jouissait le Fils
A qui cela appartenait.
Mais ce que l'on comprend
De cette manière s'exprimait :
Rien ne me contente, Fils,
En dehors de ta compagnie
Et si quelque chose me contente
En toi même que je l'aimerais.
Celui qui le plus te ressemble
Le plus me satisfait
Et celui qui en rien ne te ressemble
En moi rien ne trouverait.
En toi seul je me suis complu
O vie de ma vie !
Tu es la lumière de ma lumière.
Tu es ma sagesse ;
L'image de ma substance,
En qui bien je me complais.
Celui qui t'aimerait, Fils,
A moi-même le donnerait,
Et l'amour que j'ai en toi,
Ce même amour, en lui, je mettrais
Parce qu'il aurait aimé
Celui que moi j'aimais tant.
C'est encore d'amour qu'il s'agit dans cette romance, de l'amour immense du Père pour le Fils. Pour l'exprimer St Jean de la Croix va encore une fois utiliser le contraste ; paroles de grande joie que le Père disait au Fils, paroles de si grand bonheur que personne ne les comprenait mais qui pourtant reste partiellement compréhensible dans la mesure où le plus grand amour humain qu'un père puisse éprouver pour son fils peut en donner quelque idée. "Rien ne me contente, fils,en dehors de toi". Mais cet amour absolu et exclusif devient infiniment ouvert ; après un vers qui fait écho à notre Credo Tu es la lumière de ma lumière, l'inhabitation divine dans l'âme aimante est déjà évoquée "Celui qui t'aimerait Fils, moi-même je lui donnerais cet amour que j'ai en toi. Ce même amour en lui je mettrais parce qu'il aurait aimé celui que j'aimais tant". Echo di proche des paroles de l'Evangile de Saint Jean : "Si quelqu'un m'aime, mon père l'aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure" (Jn I4, 23)
Romance 3
De la Creation
Une épouse qui t'aime,
Mon fils, j'aimerais te donner,
Qui grâce à toi mérite
D'avoir notre compagnie,
Et de se nourrir à une même table,
Du pain même dont je me nourris,
Pour qu'elle connaisse les biens
Que j'ai en un tel Fils.
Et qu'elle se réjouisse avec moi
De ta grâce et de ta vigueur.
Je t'en rends grandes grâces, Père,
Lui répondit le Fils ;
A l'épouse que tu me donnerais
Moi, je donnerais ma clarté,
Pour qu'elle voit ainsi
Combien mon Père a de valeur
Et comment l'être que je possède
De son être je le reçois.
Je la ferai pencher sur mon bras
Et de ton amour elle s'embrasera,
Et en éternel délice
Elle exaltera ta bonté.
Ici il est fait délicatement allusion aux mérites du Fils qui permettent à l'épouse (elle est déjà appelée ainsi) de "manger le pain à la même table que la divinité" (v. 3 et 4) c'est à dire de devenir en quelque sorte Dieu elle-même. Jean de la Croix évoque déjà ici le haut état de l`âme parvenue au mariage spirituel avec le Christ son époux où "vie de Dieu elle vit" (romance 4 dernier vers).
Mais il n'est nulle part question, au sujet de l'épouse, de péché ou de faute, qui auraient motivé l'Incarnation du Christ. Tout est uvre de l'amour du Père pour le Fils qui veut que l'épouse "connaisse les biens que Le Père possède en son Fils" et de l'amour du Fils pour son Père qui donnera sa clarté à son épouse pour qu'elle s'embrase d'amour et qu'elle exalte la bonté de son Père avec une éternelle joie. "
Le Christ Epoux doit cependant "appuyer sur son bras" son épouse humaine plus fragile pour qu'elle reçoive de lui la force de porter une telle grâce. C'est ce que chantait le Canique des Cantiques : "Quelle est celle-ci qui monte du désert appuyée sur son bien-aimé ?" (Ct 8,5)
Romance 4
Suite de la Creation
Qu'il en soit donc ainsi, dit le Père
Car ton amour le méritait
Et disant cette parole,
Il avait créé le monde,
Palais pour l'épouse
Fait avec grande sagesse ;
Celui-ci en deux séjours
Haut et bas, il divisait.
Celui du bas, de variétés
Infinies il le composait
Mais celui du haut il l'embellissait
D'admirables pierreries.
Pour qu'elle connaisse, l'épouse,
L'époux qu'elle avait.
Dans celui du haut il logeait
La hiérarchie angélique ;
Quant à la nature humaine
Dans celui du bas il la plaçait,
Car elle était, en sa composition,
D'un peu de moindre valeur.
Et bien que l`être et les lieux
De cette sorte il les disposait,
Cependant tout était un seul corps
Celui de l'épouse dont il est parlé ;
Car l'amour d'un même époux
Une seule épouse les faisait
Ceux d'en haut possédant
L'Epoux dans l'allégresse ;
Ceux d'en bas dans l'espérance
De foi qu'il leur infusait,
Leur disant qu'un temps viendrait
Où il les exalterait,
Et que leur bassesse
Lui-même il l'élèverait
De manière que personne
Ne la mépriserait plus ;
Parce qu'en tout semblable
A eux il se ferait,
Et viendrait lui-même avec eux
Et avec eux demeurerait ;
Et que Dieu serait homme
Et que l'homme serait Dieu
Et avec eux se mêlerait,
Mangerait et boirait ;
Et qu'avec eux sans cesse
Lui-même il resterait
Jusqu'à la consommation
De ce siècle en cours
Lorsqu'ils se réjouiraient ensemble
En éternelle mélodie,
Parce qu'il était la tête
De l'épouse qu'il avait ;
A celle-ci, tous les membres
Des justes il joindrait
Parce qu'ils sont le corps de son épouse.
Celle-ci, il la prendrait
En ses bras avec tendresse
Et ainsi son amour lui donnerait.
Et ainsi unis en un seul
Au Père il l'élèverait ;
Des mêmes délices
Dont Dieu jouit, elle jouirait.
Car, de même que le Père et le Fils,
Et celui qui d'eux procèdent,
L'un en l'autre vivent,
Ainsi en serait-il de l'épouse
Qui absorbée en Dieu
De la vie de Dieu vivrait.
L'épouse devient reine; la création tout entière est son palais. "Miens sont les cieux et mienne est la terre et miens sont les peuples ; les justes sont miens et miens les pécheurs ; les anges sont miens et la Mère de Dieu et toutes les choses sont miennes, et Dieu même est mien et pour moi, parce que le Christ est mien et tout entier pour moi." nous dit Jean de la Croix dans les Maximes.
Avec la même délicatesse que précédemment, il ne s'attarde pas sur l'infériorité de la nature humaine car les anges et l'église triomphante, les hommes et Église militante forment un seul corps, une seule épouse. L'Eglise est vue ici dans sa dimension la plus ample et la plus universelle, appelée à englober toute créature et toute création, car c'est dans le Christ que tout a été créé de toute éternité (Col.1, 12-17)
Tout le Corps de l'épouse reste uni et vivifié par l'amour trinitaire : avec pour seule différence que les créatures célestes jouissent de la possession de ses réalités et que pour celles qui sont encore sur la terre, c'est dans l'espérance de foi que tout se vit. Mais cette foi est tendue vers l'accomplissement des promesses divines : l'Incarnation du Verbe de Dieu. Celle-ci est annoncée en termes très concrets, réalistes : "Il viendrait lui-même avec eux, et avec eux demeurerait. Il parlerait avec eux, mangerait et boirait" ; et avec des expressions pleines de consolation : "il les exalterait, et leur bassesse lui-même il l'élèverait de manière que personne ne la mépriserait plus".
C'est bien l'écho de ce que disait Paul, "que le corps est un tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps en dépit de leur pluralité, ne forment qu'un seul corps : ainsi en est il du Christ et de l'Eglise" (Co I2), ou bien encore St Jean : "J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de ce bercail ; celles-là aussi il faut que je les amène." (Jn 10, 16)
Le même symbolisme nuptial amorcé délicatement dans la romance précédente ("je dois l'appuyer sur mon bras") se poursuit "Il la prendrait en ses bras avec tendresse, et là son amour lui donnerait" et s'accomplit par la consommation définitive du mariage spirituel de l'âme avec Dieu "Ainsi l'épouse serait qui absorbée en Dieu, qui vit du Dieu vivant." (derniers vers)
Le Concile Vatican II a insisté sur les vraies dimensions de l'Eglise déjà annoncées par le Christ (Jn 10,I 6), par exemple dans ce texte de la Constitution sur l'Eglise au chapitre 13
"Ainsi donc, à cette unité catholique du peuple de Dieu qui préfigure et promeut la paix universelle, tous les hommes sont appelés ; à cette unité appartiennent, sous diverses formes, ou sont ordonnés, et les fidèles catholiques et ceux qui, par ailleurs, ont foi dans le Christ et finalement tous les hommes sans exception que la grâce de Dieu appelle au salut".
Romance 5
Suite
Avec cette bonne espérance
Qui d'en haut leur venait
La peine de ses épreuves
Plus légère se faisait.
Mais l'espérance qui durait,
Et le désir qui croissait
De se réjouir avec son Epoux
Sans cesse les affligeait.
C'est pourquoi avec oraisons,
Avec soupirs et agonies,
Avec larmes et gémissements
Ils le priaient nuit et jour.
De se déterminer enfin
A leur donner sa compagnie.
Les uns disaient : oh ! s'il advenait
De mon temps ce bonheur !
D'autres : Achève, Seigneur,
Envoie celui que tu dois envoyer
D'autres : oh ! si tu déchirais
Les cieux et je que je voie
De mes yeux, que tu descends
Alors ma plainte cesserait ;
Nuées, faites pleuvoir d'en haut
Celui que la terre demande.
Et que s'ouvre maintenant la terre
Qui nous produisait des épines
Et qu'elle produise cette fleur
Avec laquelle elle fleurirait !
D'autres disaient : oh ! combien heureux
Celui qui en un tel temps vivra,
Et méritera de voir Dieu
Avec ses propres yeux,
Et de le toucher de ses mains
Et de marcher en sa compagnie
Et de se ré jouir des mystères,
Qu'alors il disposera !
Nous descendons sur la terre que nous ne quitterons plus.
Avec liberté, Jean de la Croix, sans citations textuelles, nous fait entendre successivement les accents de nos pères dans la foi :
"Ah ! fais moi de grâce voir ta face" (Ex 33).
Et surtout Isaïe : "D'autres : oh ! si tu déchirais les cieux et je que je voie de mes yeux, que tu descends Nuées, faites pleuvoir d'en haut." (Is 45, 8)
Et les Évangélistes sont même évoqués par avance en des accents qui rappellent la 1ère épître de St Jean (1 à 10). Ainsi, d'autres disaient : "combien heureux celui qui en un tel temps vivra, et méritera de voir Dieu avec ses propres yeux, et de le toucher de ses mains, et de marcher en sa compagnie".
Romance 6
Suite
Dans ces prières et bien d'autres,
Un long temps s'était écoulé,
Mais dans les dernières années
La ferveur croissait grandement.
Quand le vieillard Siméon
Se consumait de désir,
Priant Dieu qu'il veuille
Lui laisser voir ce jour.
Alors l'Esprit Saint
Au bon vieillard répondit,
Lui donnant sa parole
Qu'il ne verrait pas la mort
Avant d'avoir vu la vie
Qui d'en haut descendait,
Et que, en ses propres mains
Il prendrait Dieu même,
Et qu'il le tiendrait en ses bras
Et dans ses bras l'embrasserait.
Nous arrivons, avec le vieillard Siméon, à la plénitude des temps Douce intimité de l'homme avec son Dieu fait chair. Elle inaugure cette intimité que tous les chrétiens pourront avoir avec leur Sauveur, lui qui se donnera à eux jusqu'à la fin des temps dans le baiser de son eucharistie.
Romance 7
Suite. L'Incarnation
Puisque l`époque était venue
En laquelle il convenait de se faire
Le rachat de l'épouse
Qui sous un dur joug servait,
Sous cette loi
Qu'à Moïse il avait donné,
Le Père avec un tendre amour
Parlait de cette sorte :
Vois, Fils, que ton épouse
A ton image je l'avais faite,
Et par cette ressemblance
Bien te convenait.
Mais elle diffère par la chair
Que ton être simple n'avait point ;
Dans les amours parfaits
Cette règle est requise
Que l'amant se fasse semblable
A celle qu'il désire,
Car plus grande est la ressemblance
Plus elle contient de délice ;
Celui-ci sans nul doute en ton épouse,
S'accroîtrait grandement
Si elle te voyait comme elle
En la chair qui était sienne.
-Ma volonté est la tienne,
Lui répondait le Fils ;
Et la gloire que je possède
C'est que ta volonté soit mienne.
Et à moi me convient, Père,
Ce que ta Majesté a dit,
Parce que de cette manière
Ta bonté apparaîtra mieux.
On verra ta grande puissance,
Ta justice et ta sagesse,
J'irai les dire au monde,
Et je lui donnerai connaissance
De ta beauté et douceur
Et de ta souveraineté.
J'irai chercher mon épouse
Et sur moi elle déposera
Ses fatigues et ses travaux
En lesquels tant elle souffrait.
Et pour qu'elle ait la vie
Moi pour elle je mourrai,
Et la retirant de l'abîme,
A toi je la ramènerai.
L'amour du Père et du Fils pour l'épouse se fait de plus en plus humain dans les deux sens du mot car ce n'est pas du péché encore une fois que le Christ vient racheter son épouse, mais "de la loi de servitude" donnée par Dieu à Moïse (l'expression porte la marque de la théologie de l'époque). Les motifs de l'Incarnation correspondent à ceux déjà donnés dans le romance 3 de manière plus précise et développée ; elle sera pour le Fils l'occasion de glorifier la bonté, la grande puissance, la justice, la science, la clémence, la souveraineté du Père en même temps que de donner à son épouse la preuve du plus grand amour. "J'irai chercher mon épouse et sur moi elle déposera ses fatigues et ses travaux en lesquels tant elle souffrait. Et pour qu'elle ait la vie moi pour elle je mourrai..."
On ne peut s'empêcher ici encore de penser à St Jean : "Dieu est Amour. Il n'est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime."
Romance 8
Suite
Alors il appela un archange,
Qui se nommait saint Gabriel,
Et l'envoya à une jeune vierge
Qui s'appelait Marie.
Par le consentement de celle-ci
Le mystère s'accomplit,
Au sein duquel la Trinité
De chair le Verbe revêtit.
Et bien que les trois accomplissent l'oeuvre,
En un seul elle se fit,
Et le Verbe resta incarné
Dans le ventre de Marie.
Et celui qui n'avait qu'un Père
Eut encore une Mère,
Non cependant comme quelqu'une
Qui d'un homme concevrait,
Car de ses entrailles seules
Il reçut sa chair,
Et c'est pourquoi Fils de Dieu
Et de l'homme il se disait.
Lorsque l'évènement tant attendu et annoncé se produit enfin, la surprise vient de ce qu'au lieu d'un style solennel, emphatique, c'est au contraire la simplicité du récit, l'emploi de termes tout à fait courants, communs même, à la portée des plus pauvres, des enfants, des illettrés, "appelant l'archange qui se nommait saint Gabriel, il l'envoya vers une jeune vierge qui s'appelait Marie." "Bien que tous les trois accomplissent l'uvre, en un seul elle se fit". "Celui qui n'avait qu'un Père eut encore une Mère" et c'est pourquoi, "Fils de Dieu et de l'homme il se disait"
Ce procédé fait ressortir davantage encore l'abaissement du Fils de Dieu venu chez lez hommes.
Romance 9
La Nativité
Et quand fut arrivé le temps
Où il devait naître,
Alors comme un époux,
De la chambre nuptiale il sortit.
Etreint avec son épouse
Qu'en ses bras il portait,
Lui que la gracieuse Mère
Dans une crèche déposait
Entre des animaux
Qu'il y avait là pour lors ;
Les hommes disaient des cantiques
Les anges une mélodie
Fêtant les épousailles
Qu'entre deux tels il y avait ;
Mais Dieu dans la crèche,
Là pleurait et gémissait ;
C'étaient les joyaux que l'épouse
Aux épousailles apportait ;
Et la Mère était en extase
De ce qu'elle voyait untel échange.
Les pleurs de l'homme en Dieu,
Et en l'homme l'allégresse ;
Ce qui à l'un et à l'autre
Est si étranger d'ordinaire.
La dernière romance évoque pour nous la scène immortelle de la Nativité dans son cadre bien connu¸ les anges, les bergers, les hommes et les animaux : comme une délégation de toute la création s'unissant autour de la Crèche pour accueillir Son Sauveur nouveau né.
Mais, tandis que l'épouse est toute à la joie, l'abaissement, la kénose, du Fils de Dieu se laisse déjà percevoir dans les larmes du nouveau-né.