St Jean de la Croix
En répandant mille grâces,
Il a passé par ces bois en grande hâte ;
Posant sur eux son regard,
D'un reflet de son visage
Il les laissa tout revêtu de beauté.
(Cantique spirituel V)
Où donc mieux que dans la riante
Galilée pourrait-on saisir ces vers de Jean de la Croix ?
Tout, ici, parle de ce regard du Christ qui "a passé en faisant du bien" (Actes 10, 38) et dont toute la beauté semble s'être posée sur ce petit coin de terre. Car si la terre d'Israël est réputée aride, désertique même, ce n'est vrai que pour la partie qui s'étend depuis Jérusalem, par le désert de Juda, vers le sud. Lorsqu'on pose son regard, depuis Bethléem, vers l'Hérodion, on pourrait presque affirmer avoir sous les yeux le modèle du célèbre croquis de notre saint, la montée du Carmel : "Et sur la montagne, rien - rien - rien "


Mais il est vrai que dans cette ville où Dieu s'est fait
tout petit par amour pour nous, on évoquera facilement un autre souvenir
de Jean, et même deux, très proches d'ailleurs.
Les deux se passent à Grenade, dans le monastère
des carmélites :
Celui où, entrant un jour de Noël dans le monastère
des carmélites, il prend en mains la statue de l'Enfant endormi en se
mettant à chanter :
Senor, si amore han de matar,
Agora tienen lugar !
(Seigneur, si l'amour doit me faire mourir,
en voici le moment !)
Et cet autre, dont on sait même la date : Noël 1585, où, saisissant cet autre Enfant, il se mit à danser

Ou encore, comment ne pas évoquer ici ses paroles pleines de tendresse émerveillée :
( ) Or Dieu, en la crèche, là pleurait et gémissait :
C'étaient les joyaux qu'aux épousailles apportait l'Épousée.
Et à voir un tel troc, la Mère était pâmée:
Les pleurs de l'homme en Dieu, et la liesse en l'homme,
Ce qui, à l'un et à l'autre, tant étrange était en somme!
(Romance de la Nativité)
Mais c'est à Nazareth qu'il faut
aller pour se laisser toucher avec Jean par ce "mystère caché
depuis la fondation du monde" tel qu'il le saisit dans un vaste mouvement
trinitaire, cette Trinité dont il disait avec humour "qu'à
son avis, c'était le plus grand saint du ciel" :
Une épouse qui t'aime, mon Fils, j'aimerais te donner
Qui, grâce à toi, vivre avec nous puisse mériter,
Et manger à la même table du même pain dont je me nourris,
Pour qu'elle connaisse les biens que j'ai en un tel Fils
Et que de ta grâce et de ta vigueur avec moi elle s'éjouisse.
Je t'en rends grâce, ô Père, le Fils lui répondait.
A l'épouse que tu me donneras la mienne clarté je donnerai,
Pour qu'elle puisse voir tout le prix de mon Père
Et comment l'être que je possède, de son être je l'ai hérité.
Sur mon bras je la pencherai ;de ton amour elle s'embrasera entière,
Et en éternel délice elle exaltera ta bonté.
(Romance de la Création)
Et encore :
J'irai chercher mon épouse et sur moi prendrai
Ses fatigues et travaux où tant elle peinait
( )
Les Trois cette uvre firent : mais en un seul elle se fit.
Et incarné demeura le Verbe dans le sein de Marie.
Et lui qui n'avait qu'un Père eut depuis une Mère,
Mais tant différente de celle qui d'homme concevrait !
Car de ses seuls entrailles il recevait sa chair,
Ce par quoi Fils de Dieu et Fils de l'homme se disait.
(Romance De l'Incarnation)
Le Mystere de l'Incarnation dans les poésies de Saint Jean de la Croix
Nous avons évoqué tout à l'heure La Montée du Carmel
. Paradoxalement, ce n'est pas au Mont-Carmel, à la végétation
généreuse, luxuriante même, que l'on pensera spontanément
à cette rude montée : "et sur la montagne, rien
"
Par contre, en contemplant le coucher de soleil aux couleurs tellement splendides
viennent à l'esprit ces vers :
O flambeaux de feu, ô vous
Dans les splendeurs éclatantes
De qui, les profondes cavernes du sens
Obscur jadis et aveugle,
En d'étranges excellences
Chaleur et lumière donnent à l'Ami.
(Vive flamme d'amour, str. III)
Combien le chantre de la beauté pure et infinie de Dieu aurait-il aimé
cette nature où tout appelle à louer le Créateur !
Et pourtant
Non, jamais, pour toute beauté,
Jamais je ne me perdrai
( )
Pour nulle grâce, nulle beauté,
Jamais je ne me perdrai,
Mais pour un je ne sais quoi
Que l'on vient d'aventure à trouver.
" A lo divino "
Mais ce "je ne sais quoi", où donc pourrait-il le trouver,
cet amant passionné de la Croix, sinon dans cette ville où la
Croix est éternellement présente, éternellement pesante,
cette ville où selon le psalmiste "tout homme est né"
?
Là où "le Pastoureau, le cur d'amour tout blessé",
"étendit ses beaux bras"

La ville où la source jaillit pour la première fois des mains déjà offertes du Pastoureau avant de couler tel un fleuve de son cur ouvert, cette source qui allait devenir pour nous le Pain :
Bien sais-je la source qui jaillit et qui fuit,
Mais c'est de nuit
( )
Bien sais-je que les Trois en une seule eau vive
Résident, et que l'un de l'autre dérive,
Mais c'est de nuit.
Cette source éternelle bien est blottie
Au pain vivant afin de nous donner la vie
Mais c'est de nuit,
"la nuit qu'il fut livré" .
Là enfin où le Ressuscité dit en toute vérité à tous ceux qui acceptent de lui remettre leur vie :
C'est à l'ombre du pommier,
C'est là que je reçus ta promesse et là
Que je te donnai la main,
Et tu retrouvas l'honneur
Là où ta mère en malheur était tombée.
(Cantique spirituel, str. 29)
Jérusalem
Ville âpre et douce
ville de toutes les contradictions
ville de tous les désirs :
Dessus des rives des fleuve qu'en Babylone je vins à trouver,
Là je m'assis et de mes pleurs la terre j'arrosais,
Me souvenant de toi, Sion, que j'aimais.
Douce m'était la souvenance et tant plus me faisait pleurer.
( )
Là déposant dans l'espérance de ce qu'en Toi j'espérais,
C'est là que l'amour me blessa et m'arracha le cur.
( )A Dieu seul est due la vraie gloire
Romance " Supere flumina babylonis "

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